Introduction
Je commencerai par un préalable pour comprendre la démarche d’ensemble: Le capitalisme c’est bien autre chose qu’un simple mode de production de marchandises, c’est un procès de subjectivation autant qu’un procès de production, et c’est ce l’on voit le mieux aujourd’hui. On ne peut comprendre ce qui arrive au sujet sans avoir conscience de l’économie dans laquelle on vit. Ce qui pose naturellement un problème décisif : le rapport entre l’économie, les formes de pouvoir et le sujet. En tout cas, les néolibéraux ont eu une claire conscience à certains moments de ce qu’il fallait viser. M.Thatcher a vendu la mèche un jour: ‘’l’économie est la méthode, l’objectif est de changer l’âme et le cœur’’.
Dans La nouvelle raison du monde, Pierre Dardot et moi-même sommes partis des désordres pathologiques tels qu’ils sont décrits par une littérature abondante et que nous avons essayé de résumer et de réaménager. On décrit dans cette littérature un être enjoint de répondre le plus rapidement possible en tant que consommateur aux variations des marchés et des modes, soumis en tant que travailleur au rythme de la marchandise et de la finance, on y présente un individu renvoyé en permanence à une exigence de rendement et de plaisir extrême. Cet individu que certains appellent ‘l’individu hypermoderne’, est un être hyper actif et ultra-réactif qui est soumis à l’injonction de se “défoncer” au travail et, par ailleurs de se faire du bien, de se faire plaisir, de s’éclater autant qu’il peut. Cette pression permanente du résultat maximal aurait en quelque sorte sa récompense et son complément dans une injonction à jouir le plus qu’il peut, à ‘prendre son pied’ et à l’afficher par le spectacle d’une réussite totale. Et s’il ne parvient pas à répondre à cette pression, il serait alors regardé par lui-même et par les autres comme un être en échec, si ce n’est comme un déchet éjectable.
On connaît tous ces descriptions et ces exposés qui entendent nous donner à voir l’état du sujet contemporain, du nouveau sujet, ‘fatigué d’être soi’, épuisé par cette course au toujours plus. On y analyse, pour reprendre des termes qui reviennent souvent, la souffrance au travail, la dépression généralisée, l’érosion de la personnalité, la ‘perversion ordinaire’, la culture de la méfiance, voire la désymbolisation et des phénomènes psychotiques de masse.
Ce qui nous a apparu intéressant, c’était de commencer à dégager à partir de là comment ce sujet contemporain était en quelque sorte produit par des dispositifs propres à la rationalité néolibérale de la concurrence généralisée, de saisir comment celle-ci devait passer par un certain nombre de techniques pour fonctionner. En d’autres termes nous nous sommes servis du concept foucaldien de subjectivation pour commencer à comprendre comment le sujet n’était pas ‘aliéné’, ‘rendu étranger à lui-même’, ce qui serait supposer qu’il y a un sujet non aliéné, mais comment il était conduit à participer à sa propre constitution, à sa propre construction. Comment le sujet répondait comme de lui-même à la demande d’implication entière et de performance qui lui était adressée. C’est bien cela que dit pour nous le concept de subjectivation.
Quel rapport y a-t-il entre les multiples descriptions de sources différentes des ‘désordres pathologiques’ et la gouvernementalité néolibérale? Beaucoup des descriptions cliniques (ce que nous avons appelé la ‘clinique du néosujet’) qu’elles soient faites par des psychanalystes ou par des sociologues nous semblent pouvoir être rapportées à un dispositif ou plus exactement à un ensemble de dispositifs de direction des conduites que nous nommons le système ou dispositif performance/jouissance.
Si nouveau sujet il y a, il doit être ressaisi dans les pratiques discursives et institutionnelles qui, à la fin du XXè siècle, pour des raisons souvent contingentes, ont engendré la figure de l’homme-entreprise, du ‘sujet entrepreneurial’, et ont favorisé la mise en place d’un maillage de sanctions, d’incitations, d’implications qui ont pour effet de produire des fonctionnements psychiques d’un nouveau genre. Le néolibéralisme est inséparable des techniques propres au néomanagement, lesquelles ne sont pas restées confinées aux seules entreprises mais ont diffusé partout et structurent aujourd’hui le discours des plus hautes sphères politiques dans les pays occidentaux. S’il s’agit bien de ‘restructurer’ la société, les entreprises, les institutions en introduisant partout des mécanismes, des relations et des comportements de marché, cela suppose que les sujets deviennent autres qu’ils ne sont, qu’ils deviennent des sujets entreprenants, des ‘entreprises de soi’. De cette transformation, il a été partout question dans les pages précédentes. Il s’agit maintenant de décrire les modalités concrètes qu’elle a commencé de prendre, même si elle est loin encore d’être achevée.
Pour résumer notre hypothèse, le néolibéralisme se particularise par un mode de subjectivation très particulier, articulé à ce dispositif, et qui peut se nommer mode de l’ultrasubjectivation.
Au fond pour nous, le néolibéralisme, c’est une certaine manière de produire des formes subjectives nouvelles en même temps que des rapports sociaux nouveaux. C’est par là que mes travaux peuvent toucher ce qu’on pourrait appeler une ‘anthropologie normative’ pour autant que les procès historiques de subjectivation ont affaire à des conceptions de l’homme.
Mes travaux se réfèrent ici ou là, de façon d’ailleurs assez lâche, à l’anthropologie, parfois à la ‘mutation anthopologique’ sans que ces termes ne soient très systématisés ou stabilisés. Je voudrais m’expliquer un peu là dessus propos de deux travaux qui sont, à trois ans de distance, dans la continuité l’un de l’autre: l’homme économique et la nouvelle raison du monde, et en particulier son treizième chapitre intitulé ‘’La fabrique de l’homme néolibéral’’ (pour l’anecdote, écrit à la demande de notre éditeur, et celui qui nous a valu le plus de commentaires et de discussions).
Je diviserai mon propos en trois parties:
1) Une définition de ‘l’anthropologie normative’
2) Généalogie d’une ‘image de l’homme’
3) Le mode de production du sujet néolibéral
1) Définition de ‘l’anthropologie normative’
En quel sens parler d’anthropologie pour ce qui concerne le ‘néolibéralisme’? Pas dans le sens académique ou disciplinaire il va de soi, comme ‘étude de l’homme’, et pas non plus dans le sens d’une ‘anthropologie philosophique’. Plutôt dans le sens que pourrait lui donner Paul Valéry, même s’il n’utilise pas précisément le terme, lorsqu’il affirme dans Regards sur le monde actuel, qu’il n’y a pas de grande politique sans une idée particulière de l’homme que l’on veut gouverner, que l’on veut diriger et orienter dans une certaine conduite. On pourrait même plutôt employer le terme un peu barbare ‘’d’anthroponomie’’, si le terme avait ‘pris’ dans les sciences sociales. Il désignerait alors non pas une loi de l’humanité ou une loi du développement humain, mais une norme de l’humain, une définition orthodoxe de l’humain. Il a été utilisé par certains sociologues, je pense notamment au sociologue marxiste Daniel Bertaux qui en 1977 avait tenté d’analyser le capitaliste comme un ‘’procès de production anthroponomique’’, mais par là il entendait essentiellement la production d’une force de travail par les instances de socialisation1. Ce que les sociologues marxistes ou bourdieusiens analysaient comme ‘reproduction des rapports de classe’ devait être resitué selon Bertaux dans une production des hommes comme ‘êtres de classe’.
Une anthroponomie ou une anthropologie normative, si le terme est moins barbare, voilà qui m’est apparu comme une piste féconde pour mettre en évidence ou remettre en évidence que ce qu’on appelle capitalisme est un ‘mode de production social total’, qui implique une formation de l’homme selon un certain nombre de propriétés attendues par le système économique. Mais à vrai dire cette piste n’est pas du tout nouvelle. C’est même un ‘lieu commun critique’, selon une formule foucaldienne, un lieu commun critique qui remonte sans doute à Marx et que commente bien Foucault à propos de la formule de ‘production de l’homme par l’homme’.
C’est en effet un certain ensemble de travaux théoriques entre les années 1950 et 1970 qui ont défini ce moment des ‘sciences humaines’ que l’on a appelé ‘structuralisme’ que le sujet comme histoire a pu commencer à être pensé contre les philosophies du sujet et contre les vestiges d’un humanisme traditionnel au sein des sciences de l’homme. Depuis lors, on sait que l’histoire humaine n’est pas l’histoire de l’Homme identique à lui-même dans un monde changeant, elle n’est pas non plus l’histoire d’une réalisation ou d’une émancipation liée à une origine et à une essence, on sait que l’histoire c’est l’histoire des transformations, des mutations de l’homme. C’est sans doute Michel Foucault qui a le mieux exprimé ce virage dans de nombreux textes et en particulier dans un entretien de 1978 où il revient sur son parcours et celui de sa génération théorique:
‘’Au cours de leur histoire, les hommes n’ont jamais cessé de se construire eux-mêmes, c’est-à-dire de déplacer continuellement leur subjectivité, de se constituer dans une série infinie et multiple de subjectivités différentes et qui n’auront jamais de fin et ne nous placeront jamais face à quelque chose qui serait l’homme’’2.
C’est à cette lumière que l’on peut reconsidérer cette fameuse ‘’mort de l’homme’’ en 1966 qui conclut Les mots et les choses. Formule qui est parfois retenue devenue comme le résumé de ces années-là. Cette formule a semblé mieux qu’une autre exprimer à la fois la réfutation de l’humanisme et une nouvelle manière de concevoir l’homme comme un a priori historique, constitué à une certaine époque, un a priori historique qui serait d’ailleurs en voie de disparition du fait de l’émergence tout aussi historique de ces ‘contre sciences’ que sont pour Foucault l’ethnologie et la psychanalyse pour autant qu’elles font apparaître les processus et les structures inconscientes qui constituent les figures subjectives variables d’une société à une autre, d’une époque à l’autre. La ‘’mort de l’homme’’, c’est donc très précisément la mise en question de l’a priori historique de l’homme des sciences de l’homme. Il y aurait beaucoup à dire et à redire naturellement sur la ‘’naissance de l’homme’’ à la charnière du XVIIIe et du XIXe siècle telle que l’analyse Foucault dans on livre de 1966, mais l’important est l’affirmation bruyante et brillante de l’historicité radicale du sujet humain.
Foucault est revenu plus tard sur cette formule de ‘’la mort de l’homme’’ dans l’entretien que je citais à l’instant de 1978. Ce n’est pas tant de ‘’mort de l’homme’’ dont il aurait fallu parler, dit en substance Foucault, que de ‘’production de l’homme’’. Le retour critique de Foucault sur sa formule est précieuse. En parlant de ‘’mort de l’homme’’, il voulait dire qu’au bout des sciences de l’homme, on ne constate pas la découverte d’une essence de l’homme, au terme du parcours, on ne trouve jamais l’homme originaire, l’homme essentiel, on ne trouve jamais que ce que l’on y a mis, on n’y découvre jamais que l’a priori historique que l’on ne cesse de construire en faisant semblant de le découvrir. C’est par cette objectivation continue que se constitue le sujet historique, que procède la subjectivation.
C’est sans doute là que Foucault rejoint Marx, et c’est bien là qu’il reconnaît d’ailleurs son accord profond avec l’inspiration de Marx pour qui ‘’l’homme produit l’homme’’3.
Marx n’a certainement pas été le premier a pensé que l’homme se faisait en agissant. On trouverait dans la filiation des empiristes et des sensualistes un nombre d’assertions qui disent que l’homme est fait et se fait par son expérience corporelle et sensorielle, qu’il se produit par ses rencontres, par l’expérience des objets du monde, par son éducation, par la vie comme la grande éducatrice des hommes. Et je ne citerai ici qu’Adam Ferguson, dans son Histoire de la société civile: ‘’l’homme est jusqu’à un certain point l’artisan de ses façons d’être aussi bien que de sa fortune’’. C’est bien de cela que Marx a hérité, et ce que Foucault à sa manière a retrouvé. Parmi les circonstances dans lesquelles nous agissons il y a ce qui pèse dit Marx au début du 18 Brumaire sur le cerveau des vivants. Il y a même plus encore: les hommes agissent depuis ce qu’ils sont, en tant que sujets qui n’ont pas choisi ce qu’ils sont, leur façon qu’ils ont de se rapporter à eux-mêmes et aux autres, mais qui en agissant comme acteurs historiques travaillent à leur propre transformation sans savoir par avance ce qu’ils deviendront du fait de leur action, ce que leur propre action fera d’eux-mêmes. D’où l’importance de revenir sur l’histoire non pas des mentalités mais des subjectivités, des manières dont les hommes se conçoivent, de leurs pratiques et de leurs rapports qui sont liés à ses conceptions. D’où l’importance surtout des normes de pensée et de conduite qui façonnent les subjectivités historiques de l’homme, d’où l’importance des procès historiques de subjectivation.
L’un des points d’appui que nous avons trouvé chez Foucault, c’est donc le caractère historique de la subjectivité. La façon dont Foucault pose le problème de la constitution historique de la subjectivité doit aussi à Nietzsche qui veut que les affects, la morale elle-même et la conduite soient examinés avec un ‘esprit historique’. Le sujet doit être ressaisi dans sa trame historique et dans les rapports qu’il entretient avec les autres et avec lui-même.Le sujet n’est pas identique à lui-même, il n’a pas d’essence, il est une histoire sans origine et sans destin, et il n’est pas sans rapport avec la société elle-même, puisqu’il est une activité (subjectivation), une pratique qui relève elle-même de techniques.
Que faut-il entendre par subjectivation?
Un mode de subjectivation est historiquement situé et il dépend de dispositifs sociaux et institutionnels normatifs qui ordonnent le procès de subjectivation
La subjectivation, la constitution historique d’un certain sujet spécifique à une période, a évidemment quelque chose d’un assujettissement, d’une assignation, d’une objectivation. Pour être le sujet d’une époque donnée, d’un certain rapport social, le sujet est objet de processus de séparation dans le discours, d’inscriptions, d’enregistrements, de classements, de dressage disciplinaire, de surveillance, etc. Il est à la fois cerné et nommé, il est classé dans des catégories, il est donc objet d’un discours, religieux, philosophique, politique, et il est modelé dans son corps et dans son esprit par des techniques de pouvoir.
Mais la subjectivation, c’est encore autre chose, c’est la manière dont on devient sujet, dont un sujet est amené à se conduire de lui-même comme ce que le discours social attend qu’il fasse, ce qui suppose un rapport actif à soi, que le sujet soit précisément un sujet qui entretienne avec lui-même un rapport où il se prend pour un sujet qui a à se conduire, à se transformer, à se réformer. En d’autres termes, cette dimension active de la subjectivation se confond avec la nature même de la subjectivité comme rapport à soi, mais à ceci près qu’il n’y a pas de sujet qui ne soit le produit d’un procès de subjectivation spécifique à certaines périodes historiques, lequel procès suppose des techniques de soi, elles aussi particulières, des ‘exercices’ des ‘ascèses’. C’est l’enjeu politique des cours de Foucault sur le gouvernement de soi et des autres. C’est l’objet de l’examen de la notion grecque de ‘souci de soi-même’ et des pratiques et techniques qui lui sont liées. S’occuper de soi-même, se transformer, se réformer, c’est ce qui court des Grecs jusqu’à la spiritualité chrétienne. En d’autres termes la subjectivation c’est la façon dont un sujet travaille à accepter d’être ce que l’on veut qu’il soit, comment il fait ce que l’on désire qu’il fasse, comment il désire faire ce que l’on attend qu’il fasse.
2) Généalogie d’une ‘image de l’homme’
Ce que j’ai voulu faire avec mon livre intitulé L’homme économique était une généalogie d’une ‘image de l’homme’. Je suis parti d’une petite phrase de Mauss dans l’Essai sur le don qui parlait de l’homme moderne comme ‘’machine à calculer’’. Et je me suis demandé comment s’était consitué cet ‘homme économique’ qui est la figure de référence de l’économie politique classique et qui tend de plus en plus à ‘se réaliser’, à ‘s’incarner’ même si comme le dit Mauss nous ne sommes pas ectièrement entièrement constitués comme une ‘machine à calculer’. Ce que j’ai voulu faire, c’est plutôt l’histoire de cette norme humaine, qui déborde et précède la constitution de la science économique, qui anticipe le développement du capitalisme. Non pas prendre l’homme économique comme reflet idéologique ou effet d’émanation du capitalisme, mais comme figure préexistante, comme condition préalable, comme discours falicitateur du déploiement du capitalisme.
C’est tout l’apport des ‘anti-utilitaristes’, à la suite de Mauss, mais plus largement dans le sillage de la sociologie classique, que d’avoir fait de cet homme économique au cœur de l’utilitarisme un ‘socle’ de la modernité.
Pour résumer mon travail sur l’anthropologie normative de l’utilitarisme, je dirai ceci:
Le sujet productif fut le grand œuvre de la société industrielle. Il ne s’agissait pas seulement d’augmenter la production matérielle, il fallait encore que le pouvoir se redéfinît comme essentiellement productif, comme un stimulant de la production dont les limites seraient déterminées par les seuls effets de son action sur la production. Ce pouvoir essentiellement productif avait comme corrélat le sujet productif, non point seulement le travailleur, mais le sujet qui, dans tous les domaines de son existence, produit du bien-être, du plaisir, du bonheur. Très tôt l’économie politique a eu comme répondant une psychologie scientifique décrivant une économie psychique qui lui était homogène. Déjà au XVIIIe siècle s’amorcent les noces de la mécanique économique et de la psycho-physiologie des sensations. C’est sans doute le croisement décisif qui va dessiner la nouvelle économie de l’homme gouverné par les plaisirs et les peines. Gouverné et gouvernable par les sensations: si l’individu doit être considéré dans sa liberté, il est aussi un irréductible fripon, un « délinquant potentiel », un être conduit par son intérêt propre. La nouvelle politique s’inaugure avec le monument panoptique dressé à la gloire de la surveillance de chacun par tous et de tous par chacun. Surveiller les sujets et maximiser le pouvoir, pourquoi faire? Pour la production du plus grand bonheur. L’intensification des efforts et des résultats, la minimisation des dépenses inutiles, telle est la loi de l’efficacité. Fabriquer les hommes utiles, dociles au travail, prompts à la consommation, fabriquer l’homme efficace, voilà qui déjà se dessine, et de quelle manière, dans l’oeuvre benthamienne. Mais l’utilitarisme classique, en dépit de son formidable travail de concassage systématique des catégories anciennes, n’a pu venir à bout de la pluralité du sujet, de la séparation des sphères. Le principe d’utilité, dont la vocation homogénéisante était explicite, n’a pas absorbé tous les discours et toutes les institutions.
La conception de l’homme économique, telle qu’on la trouve à l’œuvre chez Smith ou chez Bentham, se présentait en réalité comme la découverte d’une ‘nature’ de l’homme et comme un outil de réforme politique, morale, législatrice, voire linguistique. Il s’agissait de mettre l’édifice institutionnel en accord et en conformité avec cette donnée qu’était l’homme de l’intérêt, l’homme calculateur et maximisateur. Je vous rappelle que pour Lacan, grand et fin connaisseur aussi bien de la sociologie française que de la philosophie britannique, l’utilitarisme benthamien marque une rupture dans l’histoire occidentale par rapport avec la tradition aristotélicienne et thomiste. C’est l’équivalent et la suite de la révolution scientifique du XVIIe siècle dans le domaine social, politique et anthropologique. De la même façon que l’homme a perdu le cosmos et est entré dans un univers infini, de la même façon qu’il a perdu un monde hiérarchisé fait de différences pour trouver un espace géométrique homogène, il s’est retrouvé autre qu’il n’était: livré à des jeux de force à l’extérieur de lui et à l’intérieur, lieu d’une composition instable de forces, dans un monde social homogène fait d’être composés comme lui, d’une même substance et agissant par le jeu des mêmes forces.
En un mot, l’individu occidental s’est découvert homme mu par les intérêts dans un espace homogène de composition des forces, le monde de l’utilité, l’espace des intérêts ou espace de l’utilité. Il s’est trouvé agi par des forces en lui, qui le poussent au plaisir et lui font fuir la douleur. Il s’est trouvé animé par des désirs en face d’autres êtres animés par d’autres désirs. C’est là l’émergence historique de quelque chose de très nouveau, le sujet classique du désir et de l’intérêt. C’est cette révolution qui constitue d’abord le libéralisme, avec sa question: comment ré-ordonnner le monde politique selon cette nouvelle conception anthropologique?
Le pas inaugural, on l’a dit, a consisté à inventer l’homme du calcul exerçant sur lui-même un effort de maximisation des plaisirs et des peines requis par l’existence entre les individus de rapports intéressés. Les institutions étaient faites pour former et encadrer les sujets plutôt rétifs à cette existence et à faire converger des intérêts divers. Mais les discours des institutions, à commencer par le discours politique, étaient loin d’être univoques. L’utilitarisme ne s’est pas imposé comme seule doctrine légitime, loin de là. Les principes sont restés mêlés, et on a même vu à la fin du XIXe siècle apparaître dans les relations économiques des considérations ‘sociales’, des droits ‘sociaux’, des politiques ‘sociales’ qui sont venus sérieusement borner la logique accumulatrice du capital et la conception strictement contractualiste des échanges sociaux. La construction des États-nations a continué à s’écrire dans les mots anciens de la tradition des légistes et à s’inscrire dans des formes politiques étrangères à l’ordre de la production. En un mot, la norme d’efficacité économique est restée contenue par des discours qui lui étaient hétérogènes, la nouvelle rationalité de l’homme économique est restée masquée et brouillée par l’enchevêtrement et la superposition des théories et des images de l’homme.
Avec le néolibéralisme nous n’avons pas affaire à une mise en conformité comme dans l’utilitarisme avec un ‘homme économique’ donné par la nature, tout simplement parce que nous sommes sortis du naturalisme. Il y a bel et bien des énoncés naturalistes ici ou là, mais la tendance et qui s’amorce en réalité dès le XVIIIe siècle c’est plutôt un constructivisme et un artificialisme. Parce que l’on s’est rendu compte que les intérêts étaient façonnables, orientables, malléables, en un mot gouvernable. Et même que l’on devait, pour gouverner, gouverner par les intérêts. Que l’on ne pouvait gouverner l’homme de l’intérêt que par son intérêt, l’homme du désir par son désir.
Mais cela va plus loin avec le néolibéralisme. Il s’agit de fabriquer le sujet non seulement de l’intérêt et du désir mais le sujet de la performance et de la jouissance par des dispositifs particuliers.
Le néolibéralisme nous semble correspondre à une autre logique, à une nouvelle phase; le sujet n’est pas donné, on peut le remodeler sans cesse, le grand marché ne suffit pas à le socialiser et à le transformer, il y faut des opérations spéciales, des médicaments, des techniques de soi, des ‘ascèses de la performance’, il y faudra sans doute de plus en plus de techniques comportementales, des pilules de performance, qui agiront sur la chimie du cerveau, en un mot il faut fabriquer le nouvel homme,le sujet de la performance et de la jouissance. Et pour cela, un dispositif social et institutionnel est requis.
Le moment néolibéral se caractérise par une homogénéisation du discours de l’homme autour de la figure de l’entreprise. Cette nouvelle figure du sujet productif opère une synthèse des formes plurielles de la subjectivité que laissait subsister la démocratie libérale. Désormais un ensemble de techniques qui se sont répandues dans la société et sont au principe de la réforme des institutions contribuent à fabriquer un nouveau sujet, que nous appellerons indifféremment ‘sujet entrepreneurial’ ou ‘sujet néolibéral’.
3) Le mode de production du sujet néolibéral
Le modèle humain est l’entreprise. Il faut se conduire comme une entreprise, une entreprise de soi. La langue enregistre très bien cette transformation; l’autonomie est devenue ‘gestion de soi-même’, elle est une comptabilité; l’individu est devenu ‘capital humain’. C’est l’interprétation managériale de l’humain.
Comment faire pour que le sujet se conforme au modèle de l’entreprise, pour qu’il se conduise comme une entreprise lui-même?
Le mythe culturel de l’entrepreneur, la propagande ou les facilités pour devenir entrepreneur, pour avoir une mentalité d’entrepreneur, avec toutes les qualités morales et comportementales, la motivation de réussite, le sens de l’opportunité commerciale, tout cela est important mais pas suffisant. L’école par exemple est requise de développer la ‘culture d’entreprise’ de la maternelle à l’université.
Cette gestion de soi-même est en réalité commandée par le principe de la concurrence qui oblige à la compétitivité. C’est une gestion de soi-même par le stress, un management de soi par la pression de la concurrence.
Le primat de la concurrence est un point décisif qui montre très bien la rupture avec l’état ancien. Pour éclairer cet aspect, il suffit de prendre les théories du commerce international. Chez les libéraux du XVIIIe et du début du XIXe siècle, on commerce à partir de ses atouts nationaux propres. Ce n’est pas sans conséquences en retour, mais ce sont des données naturelles qui commandent. On est suspendu à un donné préalable. Dans les théories du commerce moderne, on se fiche des atouts préalables, l’important c’est de participer au jeu de la concurrence. On devient compétitif (ou non) dans et par la concurrence. L’important est de jeter tout le monde, toutes les institutions, tous les pays, tous les sujets dans la concurrence et de voir ce qui en sortira. Le rôle des institutions éducatives, sociales, sanitaires etc c’est non seulement de préparer à cette compétition, de réparer les dégâts, de recycler et de réviser les compétences comme on révise sa voiture. C’est cela le rôle de l’État aujourd’hui: implanter la concurrence au sein du fonctionnement institutionnel pour que les professionnels du lien social en soient affectés et implantent à leur tour cette logique dans le cerveau des usagers ou participent à la gestion du monde complètement concurrentiel.
Mais c’est élargir à la société un fonctionnement managérial qui veut que pour que l’entreprise soit compétitive, il faut qu’en son sein se développe un certain type de fonctionnement propre à un espace de compétition.
La performance de l’entreprise c’est la somme des performances de chacun. Tout salarié doit répondre de cette compétitivité et doit développer une conduite orientée vers l’augmentation de ses propres performances, il doit être complètement impliqué dans son travail, responsable de ses résultats individuels, motivé par des systèmes d’incitation en un mot faire preuve d’une disposition intérieure, d’un ethos qui est le fruit non pas d’une obéissance passive et toute extérieure à des règles mais d’un véritable travail sur lui-même d’une éthique, que l’on ne peut appeler que la nouvelle éthique entrepreneuriale. Il s’agit de travailler à tout instant à son propre perfectionnement pour améliorer sa performance dans un espace de compétition, qui oblige à une lutte permanente pour survivre. L’exposition au risque est ici décisive.
Quel est le caractère neuf de cette éthique?
Dans l’entreprise, il n’y a que des petites entreprises, chaque salarié est une entreprise de soi, doit être géré comme ‘un centre individuel de profit’, en rivalité avec les autres. Evidemment, le rapport salarial ne disparaît pas mais le changement est notable et conduit d’ores et déjà à des formes de contractualisation et de précarisation très sensibles. Chaque travailleur est considéré comme producteur de valeur parfaitement évaluable sur le marché interne de l’entreprise qui l’emploie. Sa valeur propre dépend de la valeur individuelle qu’il produit et que l’on peut mesurer par les systèmes d’évaluation quantitative, ceux-là même qui se généralisent dans le secteur public et dans les associations.
On doit bien comprendre ce point:
Le procès de subjectivation néolibérale est un procès de valorisation d’une entreprise de soi, ou dans un autre vocabulaire plus économique, d’un ‘capital humain’ individuel. Ce procès de valorisation, on le devine, a les plus grands rapports avec les modes d’évaluation financière des entreprises elles-mêmes (importance du good-will, de l’impalpable, de l’immatériel, de l’inquantifiable, que l’on doit pourtant quantifier absolument).
Ce processus de valorisation de l’entreprise de soi a plusieurs aspects: il n’a pas de limites temporelles et sociales. Dans un univers fluctuant, les estimations de valeur changent constamment. Rien n’est fixe, donné, tout est à faire et à refaire dans un univers du risque. La valeur sociale ne tient plus à des droits que l’on aurait reçu à la naissance, elle est entièrement dépendante des échanges que l’entreprise de soi entretient avec autrui, sa capacité à répondre par une offre suffisante à la demande, à faire des projets sources de revenus, etc.
La vie personnelle toute entière est prise par cette rationalité vraiment globale. Bob Aubrey un consultant que nous avons pillé, explique ainsi que la vie n’est rien d’autre qu’un ‘portefeuille d’activités’ à valoriser. Lui-même s’appuie sur Foucault pour comparer le souci de soi à cette gestion du capital humain.
Mais ce qui nous semble neuf également c’est que dans cette entreprise de soi, il n’y avait pas de place pour la moindre perte. La plus value est immédiatement récupérée par soi-même, je ‘me défonce’ au travail mais c’est pour un accroissement de ma valeur. L’ascèse laborieuse, plus que jamais exaltée, est inséparable de la récupération sans perte de la jouissance. Le nouveau sujet est supposé jouir de soi, de la valeur sociale qu’il a et qu’il est. Le procès de valorisation de soi est illimitée, comme une sorte de jouissance pleine imaginaire. Lorsque certains comparent la technique de soi managérial au souci de soi antique, ils oublient que dans le travail de soi qui était fait il y avait un mouvement de désimplication du rôle social, de mise à distance. Il fallait se retirer du jeu social pour accéder à un ordre de choses plus universel, plus authentique. Avec les techniques managériales, on a au contraire une identification et une implication totale au jeu social et à la fonction.
L’ultrasubjectivation
Cela implique aussi et surtout et c’est là que c’est vraiment nouveau une subjectivité de l’illimitation ou, comme nous disons dans La nouvelle raison du monde, de d’ultrasubjectivation.
Aller au-delà de soi, se dépasser constamment comme norme de comportement, est ce qui est enjoint au sujet mais ce que le sujet se doit de faire de lui-même, la façon dont il doit se produire lui-même. Repousser voire transgresser les limites, aller au delà de soi telle est la norme. Toute limite est faite pour être dépassée, elle est potentiellement déjà dépassée, pas seulement tout interdit mais toute limite atteinte n’a de sens que si l’on cherche à la dépasser. La logique de performance s’impose dans toutes les institutions, en particulier sous la forme officielle de la ‘culture de résultat’ promue par la Nouvelle gestion publique, non seulement pour faire des économies mais pour que cela devienne la norme applicable aux personnels mais aussi aux usagers.
Cette ultrasubjectivation n’est pas un accomplissement, ce n’est pas non plus un renoncement à soi sur le mode d’un mouvement de transcendance de soi, c’est un outre dépassement indéfini de la valeur que l’on est, de soi comme valeur. C’est l’ajout indéfini de la valeur de soi. Il faut bien comprendre ici que la vie, que le fait de vivre, que les sphères de l’existence ont été réduites à une valeur. L’ultrasubjectivation se confond avec une autovalorisation de soi comme capital.
C’est si l’on veut la subjectivité qui est la plus contemporaine du capitalisme financier.
Le sujet néolibéral c’est le sujet capitaliste. Ce sujet est un assujetti à la loi du plus extra, comme disait Marx, c’est-à-dire au toujours plus, à la performance maximale.
Dans le capitalisme néolibéral, le sujet est convoqué à ne pas résister à l’intensification d’un travail, il a à se conformer, à se transformer, mieux à se réformer afin d’être avec lui-même et avec les autres dans un rapport d’exploitation. Le procès de l’ultrasubjectivation n’est pas un assujettissement à une loi extérieure imposée par un capital en mesure de disposer de la force de travail, c’est une manière de contourner de l’intérieur du sujet toutes règles en particulier sociales, à partir du moment où c’est le sujet lui-même qui devient capital, qui s’impose à lui-même un rapport capital-travail, qui entretient avec lui-même un rapport d’exploitation. C’est en somme un moyen assez extraordinaire d’augmenter la plus-value absolue que de faire du sujet une entreprise, c’est-à-dire de faire que le rapport à soi soit un rapport d’exploitation, un rapport du plus extra, du toujours plus.
La subjectivation se confond avec la valorisation d’un capital. Le capital est désormais la forme subjective normale, le rapport à soi normal. C’est la subjectivité A-A’.
Les techniques de l’ultrasubjectivation
Ce qui fait précisément la nouveauté du mode de gouvernement entrepreneurial réside dans le caractère général, transversal, systématique de la manière de gouverner fondé sur la responsabilité individuelle et l’autocontrôle. La faculté de responsabilité n’est pas donnée pour acquise mais, comme le résultat d’une construction, d’une intériorisation des contraintes. Il s’agit de rendre les individus actifs et entreprenants, de les ‘forcer à être libres’ d’une façon nouvelle, sous peine de sanction. La mise en place de techniques d’audit, de surveillance, d’évaluation vise à accroître cette exigence de contrôle de soi et de performance individuelle. Des technologies du moi servies par des ‘managers de l’âme’, des experts en subjectivités efficaces, sont destinées à mieux se connaître, ‘guider’ le développement personnel, gérer les risques, à devenir des ‘experts de soi’4. Si toutes les relations salariales ne reposent pas encore sur ce modèle, elles s’en rapprochent quand, dans le travail, il n’est pas seulement demandé obéissance aux prescriptions, mais qualité relationnelle, initiative et créativité.
Un certain nombre de techniques participe d’un dispositif plus général destiné à créer et renforcer ces dispositions subjectives. Dans les milieux professionnels, mais bien au-delà déjà, ce sont des techniques d’un genre spécial qui ont en commun de ne pas interdire, de ne pas bloquer, et de déplacer les lignes de la morale utilitariste usuelle, celle qui oppose justement principe de plaisir et principe de réalité, en ce qu’elle constitue une entrave au procès d’illimitation qui est celui plus affirmé que jamais du capitalisme d’aujourd’hui.
Ces techniques engagent le sujet à faire un travail sur soi afin de devenir un homme de la compétition, un petit ‘seigneur de la guerre commerciale’.
La compétition suppose que l’on puisse mesurer et comparer les résultats d’une activité, que l’on puisse récompenser les gagnants et les perdants. Si le marché ne peut sanctionner directement, il faut créer artificiellement des opérateurs équivalents au marché, des quasi-marchés sans marchandises mais où des systèmes de prix quantifiés seront mis en place pour mesurer la valeur de la production et du producteur. Ce sont tous ces systèmes bureaucratiques d’évaluation, de contractualisation, de comparaison qui servent de régulateurs de ces quasi marchés internes aux entreprises et aux administrations qui sont là des techniques essentielles. Avec l’évaluation quantitative, on a la magistrale démonstration pratique de ce que disait M.Thatcher sur l’économie comme façon de changer l’âme et le cœur.
L’important est d’y engager les gens, de les faire participer pour qu’ils se changent en acceptant d’être évalués, comparés, récompensés. Le point essentiel est ‘l’accountability’, le fait d’être responsable, de ‘rendre des comptes’, mais surtout d’entrer en comptabilité, que son activité soit mesurée objectivement, comparée avec celle des autres, etc.
L’un des aspects souvent observés est la lourdeur et le coût, donc l’inefficacité économique, de ces procédures de concurrence et d’évaluation. Mais la critique en termes d’efficacité tombe parfois à côté. L’efficacité dont il s’agit consiste à réformer les individus, à les plier à une logique d’entreprise et de marché. Il y a bien sûr à ce niveau un ‘codage’ bureaucratique mais ce qui importe c’est la croyance que ce qui l’emporte c’est l’énergie que l’on a permis de produire par la mise en concurrence, par l’exposition au risque, etc.
Une fois que l’on a accepté d’entrer en comptabilité, d’être évalué, il convient alors de se soumettre à toutes sortes de techniques, de procédés de traitement de l’individu. C’est là que les ‘managers de l’âme’ comme disait Lacan, les nouveaux psy de la performance interviennent dans l’entreprise, avec tout un savoir et un lexique psy, visant à ce que chacun puisse ‘optimiser son potentiel’ en maîtrisant mieux la communication avec collègues, hiérarchie, clients, etc. Ce sont tous les techniciens de la PNL, de l’analyse transactionnelle, les professionnels du coaching, etc qui mettent en avant ce lien entre travail sur soi, performances individuelles et performance globale de l’entreprise. Ceci ayant une sorte d’auto-objectivation pour but, d’auto-évaluation des performances, d’auto-contrôle de la conduite.
Un dispositif plus général
On parle dans notre livre de ‘dispositif performance/jouissance’ pour désigner quelque chose de plus large et de plus hétérogène que les seules techniques en vigueur dans les entreprises. Cela renvoie à des savoirs, des institutions, des techniques, des discours qui ont un pouvoir normalisant sur la conduite et la subjectivité. C’est le nom que nous donnons si l’on veut à la société de marché dans sa phase néolibérale.
Fabriquer le sujet de l’illimitation, cela veut dire travailler sur ses inhibitions par rapport aux autres, ses scrupules, sa honte et sa timidité, toutes les limites qui nous ont été imposées dans notre enfance, par les institutions répressives que sont la famille et l’école traditionnelle. Cela veut dire ‘s’éclater’, s’exploser, tuer autrui, dans un monde violent à l’image des jeux vidéo que l’on donne aux enfants pour les exciter.
C’est toute une ligne de culture qui a pour point d’horizon idéal un être dont la seule norme de conduite est la poursuite indéfinie de la performance et de la jouissance. C’est le fil qui court entre toutes les formes de culte de l’excès, de la vitesse, du score, et qui revient à passer toute limite, dont la logique est de passer toute limite. La chimie offre sans doute des possibilités d’action sur le cerveau qui va dans ce sens, comme les jeux vidéos, comme la finance (jusqu’au krach), comme la sexualité, le sport de compétition, les jeux télévisés, les modes festifs hyperalcoolisés. C’est aussi la valorisation du risque et le dénigrement de toutes formes de protections sociales et de solidarité, c’est la dénonciation des règles ‘contraignantes’, de l’immobilisme, du statu quo.
On pourrait montrer que le caractère illimité de la jouissance se marque dans une liberté de choix indéfinie, a priori sans limite. Le rapport aux institutions, aux normes, aux lois, sont des rapports de choix. Le consommateur est souverain, et en toutes choses, le sujet est un consommateur. Il a droit à tout. Inversement tout est à sa disposition au moins en droit. Tout simplement parce que là aussi tout est potentiellement offert à la jouissance ou offrable, c’est-à-dire un objet dont on peut disposer.
Mais le point important c’est le trait d’union qu’il faut mettre entre performance et jouissance, comme le montre bien ces produits qui maximisent la puissance sexuelle masculine. Consommer, c’est produire une satisfaction, c’est travailler à la satisfaction (Becker) selon la théorie du capital humain. Et jouir c’est performer.
C’est quelque chose qui ne revient pas comme chez Marcuse à penser en termes de complémentarité entre ascèse puritaine, c’est-à-dire refoulement, et ‘désublimation répressive’, pour lâcher la pression. Ceci relevait encore d’une problématique ancienne de l’âge industriel. Aujourd’hui, la tension extrême doit être partout. Tout se passe comme si pour mettre la pression dans le système pour qu’il avance le plus vite il fallait mettre la pression en chacun pour qu’il se dépasse toujours et dans tous les domaines.
Implications politiques
Il y a méprise quant aux limites ou quant au ‘sans limites’.
La grande erreur est celle des conservateurs qui confondent cette ultrasubjectivation néolibérale avec un héritage de 68, qui y voient la suite un peu radicalisée de l’affirmation des droits individuels, en somme une forme poussée d’individualisme qui conduit à mettre en cause l’autorité et finalement la démocratie elle-même. Ils rééditent là l’erreur des conservateurs qui au XIXe imputaient déjà à la ‘révolution des droits de l’homme’ la crise de l’autorité, le déclin de la nation et des institutions.
En réalité, c’est un mode de pouvoir et de gouvernement, et non un principe anarchique, c’est un mode particulièrement hétéronome, qui suppose à l’image des sportifs de haut niveau entraînement, contrôle, discipline, ascèse, avec pour compensation la perspective toute imaginaire d’une jouissance totale, d’une réussite complète, d’un bonheur achevé, particulièrement mis en scène par la consommation d’images des stars et de certains hommes politiques dont Berlusconi est sans doute la figure la plus obscène. C’est dire le spectacle du consommateur absolu, de celui qui peut tout se payer. Le plus performant, c’est celui qui est le plus jouissant, qui peut tout se payer puisqu’il a travaillé pour.
Foucault a mieux compris la positivité des formes de pouvoir quand ils les voient comme des modalités de production, quand il comprend que ce sont des manières de faire faire, des façons de ‘conduire les conduites’. Il ne faut donc pas comprendre le sujet néolibéral comme un sujet qui aurait perdu ses repères, sa morale ou ses limites. Ou plutôt s’il est ‘sans limites’, cela ne veut pas dire qu’il les a perdues mais qu’il est entré dans un mode de subjectivation qui le conduit à dépasser toute limite. Le « sans limite », c’est très exactement la logique normative de l’illimitation, ce n’est pas un déclin des normes qui limitaient, ce sont des nouvelles normes qui poussent au dépassement de toutes les limites. Mais ce nouveau sujet est tendanciel, comme la loi de la baisse du taux de profit. Loi tendancielle de l’outrepassement des limites. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de limite, celles-ci se recréent aussitôt que franchies, comme le score du sportif qu’il faut dépasser.
Cela ne veut pas dire que nous sommes dans un monde sans normes. Le fait que l’on ne pose plus de bornes, ne veut pas dire qu’il n’y a plus de normes. Au contraire. Ce qui a changé c’est que nous sommes passés du monde clos de la Loi intangible et du grand Autre fixe installé au ciel à l’univers des normes de production et d’auto-production qui ne préjugent d’aucune limite à la performance.
En réalité, ce qui advient n’est pas un fascisme, et le terme de ‘totalitarisme’ ne nous semble pas convenir pour dire le caractère nouveau du mode de normalisation. Ce qui advient est un régime de contrôle des comportements propre au dispositif normalisant. Il s’agit bien de faire prévaloir en tout domaine les considérations de gestion, les calculs de coût et la mesure des résultats. Il s’agit partout de faire de la concurrence la norme des conduites, le principe des institutions. Il s’agit bien partout de faire comprendre que nous sommes, tous et chacun, partie prenante d’une méga entreprise et que chacun doit se conduire comme tel, c’est-à-dire comme une entreprise de soi, selon une logique comptable de la rentabilité. Ce qui conduit à développer un auto-contrôle et une auto-évaluation.
Sur le plan politique, c’est le régime de normalisation de l’entreprise qui s’applique partout et qui détruit peu à peu tout ce qui relevait de la logique démocratique. La conjonction entre le contrôle des comportements, la mesure des compétences à l’école, le fichage de la population, la gestion sécuritaire des problèmes sociaux, les techniques d’évaluation au travail tout cela a un sens si on rapporte ces processus non pas au ‘totalitarisme’ mais à un mode de gouvernement nouveau, le gouvernement entrepreneurial.
Christian Laval est sociologue, il réside à Paris.
Membre du Sophiapol, du Groupe d’études Question Marx et du Centre Bentham. Il est aussi chercheur associé à l’Institut de recherches de la Fédération syndicale unitaire. Ancien membre du conseil scientifique d’ATTAC, il est co-directeur (avec Laurent Jeanpierre) de la collection « L’horizon des possibles » aux éditions La Découverte et vice-président de l’Institut de recherches de la Fédération syndicale unitaire (FSU)Ml est l’auteur de nombreux ouvrages sur ces thèmatiques, dont plusieurs en collaboration avec Pierre Dardot.
*Exposé de Christian Laval au séminaire « Penser avec l’anthropologie », Laboratoire Sophiapol,
Lundi 30 mars 2015 Université Paris Ouest Nanterre La Défense
Notes bibliografiques:
:1 Cf. Bertaux, D., Destins personnels et structures de classe. Pour une critique de l’anthroponomie, PUF, 1977.
2 Foucault, M., ‘’Entretien avec Michel Foucault’’, (1978 ) publié dans Il Contributo, 4e année, n°1, janvier-mars 1980, repris in Dits et Écrits, II, 1976-1988, Quarto, pp.860-914.
3 Foucault, op.cit., p. 893.
4 Cf. Brunel, V., Les managers de l’âme, le développement personnel en entreprise, une nouvelle pratique de pouvoir ?, La Découverte, 2004.