Eric Laurent – L’Europe à l’épreuve de la haine (Partie II)

L’argument de l’amour et la question des passions

Faut-il mettre en avant l’amour ? « Amo Italia » (j’aime l’Italie), a lancé Jean-Claude Juncker, lors d’une interview accordée à un groupe de médias audiovisuels italiens, le 16 octobre 2018, au lendemain de l’envoi par l’Italie de son budget prévisionnel pour 2019 à la Commission européenne, mais, en même temps, « il y a là un écart entre ce qui fut promis et ce qui est présenté aujourd’hui »1. Il avait déjà avancé qu’il aimait la Grèce, mais qu’il fallait bien mettre les comptes en ordre. L’amour est un sentiment étrange, qui peut se manifester de façon différée et après des tentatives de rupture. Par exemple, l’opinion publique anglaise n’a jamais vraiment aimé l’Union européenne (UE) et la passion actuelle pour le Remain est une sorte bien nouvelle de pragmatique du sentiment. « Le politiste Stephen George a parlé, en une formule restée célèbre, d’un “État peu coopératif ” (An Awkward Partner). Il a aussi évoqué la politique britannique à l’égard de l’UE comme une “politique de semi-détachement” [comme les maisons], alors que l’ancien diplomate Stephan Wall a qualifié le Royaume-Uni d’“étrangeté en Europe”. Le Brexit puise donc ses racines dans une trajectoire historique particulière et non dans la seule montée récente des populismes »2.

Par contre, dans la même veine que l’inventivité de Beppe Grillo, les salvinistes en Italie ont su mettre en scène la haine de l’UE d’une façon nouvelle. « Le parlementaire Angelo Ciocca se lève. Il marche vers la tribune, vient coller au flanc du commissaire européen Pierre Moscovici, saisit une partie de ses notes, ôte son soulier, puis le frotte vigoureusement sur la liasse de feuilles, comme s’il écrasait un mégot ou un insecte nuisible. Cette scène exceptionnelle par sa bouffonnerie s’est déroulée mardi 23 octobre dans les murs du parlement de Strasbourg »3. Le Ti amo de Junker ne se compare pas à cette mise en scène-là. Mais doit-on simplement regretter la bascule vers la haine ? Ne peut-on avoir un usage de celle-ci pour opérer dans le champ proprement politique ? Les psychanalystes, qui ont si souvent affaire au transfert négatif n’ont-ils pas quelque chose à dire là-dessus ? Davide Tarizzo nous encourageait à livrer quelques secrets du métier. Le rapport au transfert négatif en fait partie.

 

L’hainamoration et le statut premier de la haine

Lacan a d’emblée donné aux affects freudiens une dimension éthique et non psychologique. Au-delà de toutes les caractéristiques psychologiques de celui qui est visé par l’amour et la haine, les passions s’adressent à un point au-delà.

Dès son premier Séminaire, il fait de l’amour et de la haine des passions de l’être4. Elles s’adressent à ce qui, dans l’autre, est son défaut fondamental, à ce qu’il n’a pas, mais qu’il est. L’enseignement de Lacan, en se développant, définit plus précisément son ontologie. Lacan se défait des adhérences avec l’Être pour mettre en avant la substance jouissante5. Dans son dernier enseignement, qui commence avec le Séminaire Encore en 1973, il reformule les affects freudiens à partir de cette jouissance, et poursuivra cette reformulation en 1974 avec la publication de Télévision. La fin du Séminaire Encore, en juin 1973, dégage la première conséquence de ce recentrage sur la jouissance. La haine a priorité sur l’amour pour s’approcher de l’Autre. L’amour s’attache aux semblants, alors que la passion haineuse vise au réel. « Qu’est-ce qui fait que cet Autre est Autre pour qu’on puisse le haïr, pour qu’on puisse le haïr dans son être ? Eh bien, c’est la haine de la jouissance de l’Autre. C’est même là la forme la plus générale qu’on peut donner à ce racisme moderne tel que nous le vérifions. C’est la haine de la façon particulière dont l’Autre jouit. »6 Pour Freud, le père est à l’horizon du lien social par la première identification – distinguée par Freud comme celle de l’amour du père – et le complexe d’Œdipe laisse une trace indélébile dans la vie affective7. La convergence de l’amour et de la haine sur la même personne est source de l’ambivalence conçue comme la transformation étonnante des sentiments qui lient et délient les hommes dans leur vie sociale. Cette ambivalence8  avait permis à Freud de prendre ses distances par rapport au commandement universel de l’amour du prochain ; Lacan veut aller plus loin.

Il souhaite se passer de la fiction du Nom-du-Père pour fonder l’affect fondamental du rapport à l’Autre. Il le fonde directement sur le rapport à la jouissance comme point de rejet, d’expulsion de l’Autre qui remonte à l’Ausstossung, à l’expulsion primordiale qui situe le sujet face à l’Autre. Jacques-Alain Miller souligne, à propos de l’opposition freudienne Éros/Thanatos : « l’adversaire de l’amour n’est pas la haine, c’est la mort, Thanatos. Il faut là différencier la violence et la haine. La haine est du même côté que l’amour. La haine comme l’amour sont du côté d’Éros »9. C’est sur ce fond qu’il faut lire la reformulation, dans le dernier enseignement de Lacan, de la place du sentiment qui inclut dans sa nouvelle définition la haine et l’amour : « Il y a de l’Un, et ça veut dire qu’il y a quand même du sentiment, ce sentiment que j’ai appelé […] la haine, en tant que cette haine est parente de l’amour »10.

Cette hainamoration est la conséquence de la séparation d’avec la jouissance des autres Uns. Savoir cela, savoir les apories de l’amour et de la jouissance au voisinage du prochain ne nous condamne ni au cynisme, ni à l’immobilité, ni à la constatation de la présence irréductible de la haine ou du mal11. Ce primat de la haine est surtout une désidéalisation de l’amour comme premier affect. Nous voyons la fécondité de cette approche dans la reformulation du transfert dans le dernier enseignement de Lacan. Le transfert positif qui était fondé sur la fiction du sujet supposé savoir est, dans le dernier enseignement, second par rapport au transfert négatif, qui n’a besoin de nulle hypothèse12.

Cette perspective, distincte de celle de Freud trop encombré du père, rend compte de l’opposition entre les populismes des années trente, verticaux, centrés sur l’unique leader, avec une forte doctrine, et les nouveaux populismes appuyés sur des mouvements horizontaux, connectés par pages Facebook, polymorphes, atomisés (tels 5 Stelle ou les gilets jaunes), unis par la haine de « l’élite » qui peut se résumer à un nom (Macron, Soros) ou par la haine d’objets échangeables comme le juif ou le migrant. Bien sûr, nous n’oublions pas Freud et la mise en avant du chef comme fort, mais les mouvements populistes actuels sont compatibles avec l’homme faible (Di Maio) et les hommes forts ne sont plus ce qu’ils étaient –Salvini n’est pas Mussolini et Trump n’est pas Hitler.

 

La libidinisation de l’Europe et le mouvement de haine

Emmanuel Macron, dans une série de discours à Athènes, à Paris à la Sorbonne et au Parlement de Strasbourg, a proposé toute une série de mesures pour faire aimer l’Europe –avec une éloquence aussi vive que celle de Carmine Pacente. Pourtant quelque chose ne marche pas. Probablement parce qu’il faut en passer par un moment de haine davantage marqué. Et renoncer peut-être à vouloir d’abord l’amour.

Alors les défis effectifs pourront être abordés. L’affect au sens fort envers l’UE risque de rester pour longtemps la haine dans toutes ses déclinaisons et sa diversité. Il faudra des femmes et des hommes politiques capables d’en faire quelque chose. Capables de rester en campagne permanente, toujours connectés, comme le font Donald Trump, Redjep Tayip Erdogan –les gilets jaunes aussi bien – ou ce que recommence à faire Emmanuel Macron, et ce 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.

Renoncer à concevoir le lien social sous la forme déguisée de l’amour, ce n’est pas être fasciné par la puissance de la haine. C’est renoncer au ratage de l’amour pour ne se fier qu’au désir13. C’est dans le maintien de ce désir décidé de réinvention de nos vieilles démocraties au bout du rouleau que nous trouverons l’équivalent de ce que furent les politiques de type New Deal.   Les Français, les Italiens, les Anglais, les Hongrois, les Polonais, tous défilent, tous sont pris dans des haines diverses très libidinales.

Au niveau de l’UE, ce sera pareil, il faudra inventer à chaud, dans le mouvement même de crise. Alors la place manquante de l’Europe, qui n’existe pas et dont la non-existence n’est pas vécue comme manque –ce que nous a évoqué Matteo Vegetti– aura une chance d’exister. Il faudra bien entendu approfondir davantage la mutation que représente la nécessaire transition écologique, réponse à la crise climatique planétaire. L’Europe est le continent le mieux placé pour démontrer comment l’humanité pourrait ne pas se donner la mort. Les rêves d’Elon Musk d’aller coloniser l’espace sont très américains.

Les Européens, par leur histoire, savent que les migrations ont lieu ici-bas et que les corps ne s’évaporent pas. C’est ici qu’il faudra dire non à Thanatos. L’histoire qui va s’écrire dans les prochaines années sera celle d’une invention, qui se construira à partir des erreurs et des impasses rencontrées dans ce qui a été construit. C’est homologue à ce que propose l’expérience psychanalytique. Il ne s’agit pas d’y appliquer des protocoles établis d’avance. Une fois installé l’intérêt pour les phénomènes freudiens, une fois posée la croyance en l’inconscient, alors on chemine d’obstacles en obstacles où, comme le dit Lacan, il s’agit que des impasses, on puisse faire solutions.

 

Eric Laurent est psychanalyste, il reside à Paris.

Membre de l’École de la Cause freudienne (ECF) et ancien président de l’Association mondiale de psychanalyse (AMP). Il enseigne à la Section clinique du département de psychanalyse de Paris VIII et a notamment publié Lost in CognitionPsychanalyse et sciences cognitives (Cécile Defaut, 2008), La Bataille de l’autisme.

 

*Forum européen « Amour et haine pour l’Europe », Milan, l6 février 2019. Texte apparu dans Lacan Quotidien N° 822, mars 2019.

 https://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2019/03/LQ-822.pdf

 

Notes:

1 Ducourtieux C., « Budget italien : Bruxelles déterminée à tenir une ligne dure », Le Monde, 17 octobre 2018.

2 Lequesne C., « Quitter l’Union européenne n’est plus possible : les dynamiques du Brexit », in Badie B. & Vidal D. (dir.), Le Retour des populismes. L’état du monde 2019, La Découverte, Paris, 2018.

3 « “Fasciste”, “crétin” : Moscovici hausse le ton contre un eurodéputé italien d’extrême droite », Le Monde, 29 octobre 2018.

4 Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p. 297-298.

5 Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul » (2010-2011), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, inédit.

6 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Extimité », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon d u 27 novembre 1985, inédit.

7 Freud parle à Fliess dès 1897 de ses premiers aperçus que lui livre sadite auto-analyse. Dans ses notes à la Standard Édition pour Totem et Tabou, Strachey relève la lettre à Fliess du 4 juillet 1901 où Freud, qui lit les journaux, commente les découvertes de Knossos « As-tu lu que les Anglais ont exhumé en Crète (à Cnossos) un ancien palais, qu’ils tiennent pour le véritable labyrinthe de Minos ? il semble que Zeus à l’origine ait été un taureau. De même notre ancien dieu aurait été d’abord vénéré comme taureau, avant la sublimation mise en œuvre par les Perses. Il y a là bien des choses à penser, sur lesquelles on ne peut pas encore écrire… » (Freud S., Lettres à Wilhelm Fliess, 1887-1904, Presses Universitaires de France, 2006, p. 562).

8 Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 84.

9 Miller J.-A., « Enfants violents », clôture de la 4e Journée de l’Institut de l’Enfant, in Dupont L. & Roy D. (s/dir.), Après l’enfance, Travaux récents de l’Institut de l’Enfant, Navarin, 2017.

10 Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre », leçon du 10 mai 1977, Ornicar ?, n°17-18, Paris, Navarin, 1979, p. 18.

11 Laurent É., « L’étranger extime, I », Lacan Quotidien , n° 770, 22 mars 2018, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr).

12 Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre », texte établi par J.-A. Miller, leçon du 10 mai 1977, Ornicar ?, n°17-18, Paris, Navarin, 1979, p. 17.

13 Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Seuil, 1975, p. 133.

 

 

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