Réginald Blanchet – Passion d’appartenir

Le fait est universel, Claude Lévi-Strauss l’enseigne : « Toutes les cultures impriment leur marque au corps »1. Le corps des êtres parlants se définit donc d’être un corps parlé, c’est-à-dire marqué : marqué par l’Autre, qui fait ainsi relever de son appartenance le corps des membres de la collectivité. La marque imprimée au corps est en premier lieu marque distinctive. Elle identifie l’individu comme membre d’une communauté spécifique distincte de toutes les autres. Elle l’identifie aussi comme entité unique et dernière de la collectivité. De ces deux façons la marque apposée sur le corps relève du trait unaire et de sa fonction. Elle procède à l’assujettissement de l’individu à la collectivité. C’est toujours d’un dressage, d’une domination qu’il s’agit d’enfoncer dans la chair vive des corps.

 

L’appartenance à une société guerrière

C’est ce que montre de façon exemplaire le rite d’initiation en usage chez les Indiens Mandans2, des jeunes hommes parvenus à l’âge adulte au moment de leur intégration solennelle au sein de la communauté. Le cérémonial consiste à opérer un ensemble de marquages sur le corps des impétrants, notamment un ensemble de perforations, de déchirures, d’amputations et de balafres. Mais ce faisant, il s’agit de faire souffrir l’initié, et de le faire souffrir le plus atrocement possible jusqu’aux limites de l’insupportable. Par ce procédé la société impose sa marque indélébile sur le corps de celui qui en devient ainsi un membre à jamais. La marque faite sur le corps, incisée dans la chair, est irréversible. Admettons. Mais la question demeure : pourquoi alors autant de cruauté ?3

La réponse s’impose : il s’agit pour la société de s’emparer du corps de l’homme, d’en faire un corps où elle inscrit sa loi, sa loi de société de guerriers qui impose à chacun de toujours risquer la mort pour elle, où le guerrier ne s’appartient pas, où sa jouissance est assujettie à la loi du groupe, et au-delà à sa jouissance collective. Il s’agit donc de faire de la « substance de jouissance » individuelle qu’est le corps qui se jouit lui-même une substance qui jouit de la Loi dans toute sa rigueur, et dans sa suprématie absolue. Il s’agit encore de faire, si l’on peut dire, jouir la Loi elle-même, d’assurer son triomphe sur la vie et les impératifs de sa conservation. Est ainsi gravé à jamais dans le corps du nouveau membre de la communauté l’énoncé qui devra gouverner sa jouissance : « Tu jouiras selon la loi du groupe. Ta jouissance d’individu n’y portera pas atteinte. Cela, tu ne pourras l’oublier puisque ton corps en porte la marque et la blessure, puisque ton corps n’en est désormais que la corporisation. » La cruauté du supplice, et son caractère extrême, s’éclaire donc : la cruauté exercée sur les corps et livrée en spectacle et à la jouissance de la collectivité est la cruauté qui vise à la corporisation signifiante de sorte qu’elle fasse trace indélébile et reste vive et virulente toujours et à jamais.  La corporisation que le rituel accomplit vise donc à faire de la Loi un morceau de chair, un morceau de la chair d’être vivant de celui dans le corps duquel s’inscrit le texte de la Loi commune.

On tiendra par conséquent que ce qui fait communauté, sa « loi d’appartenance » et sa loi d’intégration, est au premier chef une loi d’assujettissement. Elle s’impose dans toute sa rigueur à tous. Elle soumet les individus et exige le consentement de tout un chacun à sa propre sujétion. Ce double mouvement, de tyrannie du collectif et de consentement de l’individu à son assujettissement, se déploie moyennant l’exercice de la violence. Il y va là de la violence dans son versant « fonctionnel » : elle conditionne l’instauration de l’institution communautaire comme telle, soit la mise en fonction des signifiants-maîtres qui régissent la communauté. Mais la violence fonctionnelle ne va jamais sans s’accompagner de son au-delà, soit la violence pure, la violence émancipée de toute autre fonction que de servir à sa seule satisfaction. À cette violence qui s’exerce à l’état pur et qui n’a d’autre but qu’elle-même rien ne fait plus limite. Cette violence est alors synonyme de cruauté. On la voit à l’œuvre chez les Indiens Mandans portée à son paroxysme et indétachable de la violence normalisée qui vise à soumettre le jeune impétrant à l’ordre de sa communauté.

On tiendra en conséquence que c’est cette « surviolence » qui, à s’exercer dans le sillage de l’appartenance et de ses réquisits, constitue en propre la « passion d’appartenir », et la définit. La passion d’appartenir exige la violence pure et sa satisfaction. Elle est cette exigence même portée à son incandescence. De sa nature elle confine à la violence extrême où elle aboutit. Qu’elle soit le fait de l’institution communautaire ou celui des individus pris en masse qui en sont la proie, la passion d’appartenir se spécifie donc toujours et partout d’être requête de violence pure. Elle est, au-delà de la jouissance attachée au faire-communauté et à la violence qui en est la condition nécessaire, de l’ordre du plus-de-jouir : de la jouissance en excès qu’elle tend à produire de toute nécessité. Son empan et ses degrés varient. Nombre de symptômes qui font le malaise de nos sociétés venues à l’heure de la mondialisation capitaliste, seraient à lire en ce sens. La « frontière », et ce qu’elle charrie de thématiques et de réalités, à commencer par la figure de celui qui l’outrepasse, le migrant, en constitue le paradigme mais aussi le nœud. Il est complexe. Mais avant d’y venir faisons d’abord retour brièvement à la doctrine freudienne.

L’anthropologie freudienne

Pour Freud l’appartenance communautaire est le fait de la violence. Celle-ci s’exerce doublement : par une contrainte externe et une contrainte interne. La première est la violence exercée par la collectivité sur les individus afin qu’ils se comportent selon les lois et les normes en usage4. La seconde en résulte, qui aboutit au « renoncement pulsionnel » requis de tout un chacun pour que la satisfaction antisociale qui définit la pulsion ne mette pas en péril le lien communautaire5. Ceci s’accompagne de l’investissement libidinal du congénère comme objet d’amour et non seulement de haine6.

L’appartenance à la communauté est réglée selon ces deux versants : la contrainte sociale et la libido dite d’appartenance, c’est-à-dire les liens d’amour et de haine. Dans les conditions normales de la Kulturgemeinschaft « l’étranger » n’est pas synonyme « d’ennemi ». Dans la préhistoire au contraire, au règne de l’homo homini lupus, le lien social est resserré sur le cercle étroit des proches et exclut l’étranger : celui qui n’est pas aimé et ne saurait l’être, celui qui est honni. Il est en effet l’objet élu de la satisfaction de la tendance à l’agression. C’est l’ennemi : « Fremde, ja Feinde », dit Freud7.

Il en va exactement de même dans le fanatisme identitaire : l’étranger, c’est l’ennemi, soit l’objet de prédilection propre à satisfaire la tendance hostile consubstantielle à la nature de l’homme. « Notre inconscient est sanguinaire quant à l’étranger », conclut Freud8. Le fanatisme identitaire est le nom freudien de la passion d’appartenir qui se soutient de « l’agression de cruauté »9. Celle-ci trouve à s’assouvir sur l’étranger pris pour objet, pour l’objet plus-de-jouir pour le dire exactement. L’étranger qui, de nos jours, est investi de la sorte, et présente les caractéristiques propres à nourrir la passion haineuse, c’est le migrant. C’est en quoi la « frontière » fait aussi symptôme. On verra de même que la passion sociale de l’appartenance se signale par son caractère hautement surdéterminé. Elle est en effet le creuset où vient s’intriquer la multiplicité des contradictions et des impasses du malaise actuel de la civilisation. Elle constitue, au sens de Marcel Mauss, un fait social total.

 

La passion d’appartenir aujourd’hui, passion négative

Elle se définit comme passion d’hostilité. Son objet de prédilection c’est l’immigration. L’immigration en effet, c’est, de façon constante, le fantasme d’une menace : menace sur le patrimoine et menace sur l’identité. Menace donc sur l’avoir et sur l’être, et menace de dépossession toujours. La menace pèse sur tous ceux qui craignent à tort ou à raison pour leur condition économique et sociale. La précarité qu’ils perçoivent dans la condition d’immigrés, voire la condition d’assujettissement d’individus de seconde zone, pourrait bien un jour leur échoir. Ils en font grief au « système ». Celui-ci ne les protège pas. Il les expose à la mondialisation, aux délocalisations sauvages des emplois et des productions. L’immigration en est la menace qui se fait présente ici et maintenant. C’est pourquoi l’hostilité à l’immigration figure immanquablement en bonne place à côté du refus de la politique d’austérité et de la perte de souveraineté dont les mouvements politiques antisystème se font les fers de lance10.

L’immigration, signifiant antisystème, veut aussi dire la dépossession qu’endure le citoyen de son propre pays. « On n’est plus chez soi », « ils nous envahissent, nous submergent, veulent nous remplacer ». C’est la fin de notre civilisation. L’islam demain sera partout. Tels sont les thèmes investis de ce vaste fantasme apocalyptique. C’est la fin du monde : la fin d’un certain monde, s’entend, celui des États-nations maîtres de leur territoire et de leur souveraineté, et relativement homogènes dans leur composition ethnique. Menace identitaire, l’immigration porte sur l’être même du sujet : elle porte atteinte à son appartenance, aux privilèges qui y sont attachés. Mais comme de juste l’insécurité imputée aux immigrés n’est pas seulement ladite « insécurité culturelle », elle est encore d’ordre criminel. C’est donc l’existence même des nationaux, et pas seulement leur identité, qui est agressée11.

En effet l’immigration vient nommer un réel. Ce réel est la fin d’un monde et l’éclosion d’un monde nouveau. Le passage de l’un à l’autre brouille les repères, plonge dans l’incertitude les sujets et les confronte au vide. Les semblants vacillent. L’angoisse point : le sujet est destitué de sa position de sujet. Il est confronté à l’émergence de son devenir objet. C’est alors un grand soulagement qu’il puisse identifier dans la réalité un objet où localiser la cause de son angoisse. C’est là tout l’office de l’objet phobique comme l’enseigne Lacan. L’immigration est cet objet phobique. Elle vient nommer, localiser, donner corps de chair et de sang, et visage à ce qui l’angoisse : le fait d’être le jouet d’un destin sur quoi il n’a pas prise. La mondialisation est la figure de ce destin. L’immigration en est la manifestation sensible et quotidienne. Elle est du même coup réponse à l’angoisse : elle la transmute en peur.

Le migrant devient le mauvais objet sur qui faire porter le poids de l’impossible à supporter. Il devient l’objet de jouissance que les politiques anti-immigrés produisent. Les exactions quotidiennes, le terrorisme des groupes néo nazis dont nombre d’entre eux sont les victimes attitrées en Europe, la stigmatisation ordinaire sont les instruments de cette réduction au rang d’objets de jouissance. C’est de ce fait, en tant qu’elles les réduisent au rang de parias qu’elles les instituent du même pas comme solution au manque à jouir des citoyens de droit. Sur eux est ainsi prélevé le plus de jouir dont ils offrent la matière, c’est-à-dire la substance jouissante.

 

Passion d’appartenance, passion d’emmurement

A ce titre le migrant, objet joui du ressentiment de tous ceux qui s’estiment n’avoir pas accès au nouvel ordre de choses régi par la mondialisation, est élevé à la qualité d’ennemi à abattre, à combattre à tout le moins. « Éradiquer l’immigration », n’est-ce pas le cri de guerre du Front National, et de tous les mouvements néo-fascistes ou de la droite ultra nationaliste et raciste ? C’est que le migrant est l’incarnation de l’impossible frontière entre l’autre et moi12. Il est la préfiguration de mon devenir. Il transforme potentiellement tout un chacun en nomade qui n’a plus de territoire en propre. L’aspiration au souverainisme, revendication de tous les mouvements eurosceptiques, en est la traduction logique.

De même l’obsession de frontières que l’on rêve de pouvoir contrôler absolument afin d’empêcher l’immigration clandestine, est une constante au programme de tous les mouvements politiques antisystème. Mais les frontières ne se situent plus à l’extérieur d’un territoire considéré comme une entité autonome et fermée. Elles sillonnent le territoire lui-même, le découpent et procèdent à sa dissémination. Voir les barrières sociales et leur solidification en barrières d’habitation, les gated communities. Il est de fait que depuis la chute du Mur de Berlin en 1989 on a assisté dans toutes les parties du monde à une véritable prolifération de murs édifiés en guise de frontières nationales13.

La peur qui saisit au ventre nombre de citoyens, toutes classes sociales confondues, est de se trouver dépossédés de leur territoire du fait de la présence physique de nouveaux venus d’Ailleurs. La mise en place de frontières en dur supposées inviolables ferait du territoire une forteresse imprenable et le mettrait à l’abri des menaces de l’environnement international. Mais la peur aurait pour effet également, c’est la seconde caractéristique des murs, de sceller l’unité de la communauté nationale comme communauté assiégée. L’identité collective de « communauté emmurée » prendrait sa racine là. Autant dire que l’idéologie sécuritaire que met en scène le mur, et sa rhétorique spectaculaire, est porteuse d’un désir de repli sur soi, voire d’enfermement dans l’entre-soi. Le fantasme obsidional vient soutenir ce désir. Il est au fondement de la production d’une nouvelle subjectivité, celle de l’homo munitus (Greg Eghigian), « l’homme défensif ». Tel est en effet le signifiant-maître appelé à faire communauté et territoire. Il indexe la peur du danger que représente l’intrusion de l’Autre au détriment de l’Un communautaire, soit la passion de l’identité absolue. Elle est au cœur de la passion d’appartenance.

 

Politique d’appartenance absolue ou jouir de la cruauté

Plus profondément encore, et sans doute de façon irrémédiable, tout un chacun se trouve être le lieu de multiples frontières. « Avant, écrit éloquemment la géographe, on ne faisait que traverser les frontières, aujourd’hui ce sont les frontières qui nous traversent. Chacun, nous dépendons de multiples appartenances, culturelles, religieuses, linguistiques, […], avec lesquelles nous devons composer perpétuellement. Nous sommes traversés de contradictions […]”14. Le migrant en est le signe éclatant et désormais la présence inéliminable. L’immigration continuera qu’on le veuille ou non. Elle imposera encore de plus amples mutations : sociétales et politiques. La citoyenneté ne pourra pas se borner à être le privilège de certains à l’encontre d’autres de même que la sanctuarisation des pays riches devenir effective. Les forces sociales se distribueront sur ces lignes de fracture. A ce titre, il n’est pas fortuit que les trois maux principaux de la société française que Marine Le Pen affiche vouloir combattre soient justement « la submersion migratoire, l’islamisme et le nomadisme »15.

Autant dire que les théories du « grand remplacement » des populations autochtones par des non-européens relèvent de la fantasmagorie sinon du délire franc. Cette rhétorique est la rhétorique de la tuerie. Elle appelle au massacre, elle est avide de sang. Ici ce n’est plus d’exercice de la peur qu’il s’agit. C’est de la jouissance atroce, de la jouissance des atrocités comme telles, et qui demande sa rétribution. Telle est la cruauté à l’horizon de ce que l’on dénomme, pour en recouvrir la fibre d’horreur, xénophobie. L’électorat de Donald Trump, – il faudrait en dire autant de l’électorat d’Orban le Hongrois, de Kurz l’Autrichien, ou de Marine Le Pen, la Française– le démontre. C’est ce que vient d’illustrer – mais y a-t-on prêté toute l’attention qu’elle requérait ? – la semaine folle qui s’est déroulé du 19 au 26 juin 2018 lorsque le président américain décida de séparer manu militari enfants et parents entrés illégalement sur le sol américain pour enfermer les premiers dans des centres hors de toute possibilité de communiquer avec leurs parents, et sans que ni ceux-ci ni ceux-là ne sachent où se trouvent les uns et les autres. Acte de pure barbarie, et gratuit car il ne contribuait en effet d’aucune façon, sinon par son effet de propagande monstrueuse, analyse Paul Krugman, à la solution d’aucun problème effectif. Il obtint le soutien immédiat des partisans de Trump16. C’est dire que la politique de sauvagerie avérée que mène ce dernier en matière d’immigration est bien la politique que veulent irrévocablement nombre d’Américains.

C’est en effet une politique de terreur que mène l’administration Trump à l’encontre de ces criminels fantasmagoriques que sont les migrants. C’est une politique de pousse-au-crime raciste. L’obsession migratoire et les discours de haine ne signifient pas autre chose. La montée des politiques de la peur aujourd’hui en Occident est l’exutoire qui s’offre à l’angoisse qui étreint les citoyens17. L’angoisse est l’effet de la destitution subjective sauvage où le nouvel ordre mondial des choses les accule. Le racisme est la protestation contre le sort indigne qui leur est fait. Mais il est en cela même et tout autant la jouissance qu’ils prennent en revanche sur d’autres plus démunis qu’eux. Ils en font leur objet plus-de-jouir. C’est au vrai la passion politique que constitue la peur de l’immigré. L’immigré, c’est en effet le nom générique des exclus de tout acabit, des populations surnuméraires, des rebuts des procès de production et de consommation, bref de tous ceux qui n’ont plus pour eux que leur corps, leur être de vivants, soit l’animalité à quoi on tend à les réduire. Les politiques d’éradication de la vermine fantasmatique n’en finiront pas de la produire car elle est inéliminable : elle est la part maudite de l’humain. A vouloir la loger chez l’Autre, et y réduire celui-ci, on ne fera qu’en reproduire à une échelle élargie l’instance et la virulence. Telle est l’œuvre de la guerre : elle est toujours « guerre de civilisations », c’est-à-dire de modes de jouir qui se refusent et se combattent.

 

Réginald Blanchet est psychanaliste, il reside à Athènes.

Membre AME de la ECF , de la NLS et de la AMP.

 

Notes :

[1] « Reconnaissance de la diversité culturelle : ce que nous apprend la civilisation japonaise », in L’anthropologie face aux problèmes du monde moderne, Seuil, La Librairie du XXIème Siècle, Paris, avril 2011, p. 119.

2 Clastres Pierre, « De la torture dans les sociétés primitives », in La Société contre l’État, Éditions de Minuit, 1974, reprise en 2011, pp. 151-161.

3 Pourquoi cette volonté affirmée de faire souffrir, et de faire souffrir de la plus grande douleur concevable ? Pourquoi la torture et pourquoi sa ritualisation éclatante ? Pourquoi la violence portée à son paroxysme ? Car il s’agit bien là de sévices : déchirer la peau mais avec un couteau qui coupe mal, labourer le dos mais à l’aide d’une pierre mal aiguisée (la douleur en est à ce point insupportable qu’elle provoque l’évanouissement de l’initié), perforer le pénis avec l’os d’un jaguar, traîner l’impétrant par terre après l’avoir blessé aux jambes (c’est alors l’assistance elle-même qui exige que l’on mette fin au supplice tant il est insoutenable).

4 « Étrangers, et donc ennemis », cf. « Considération actuelle sur la guerre et sur la mort » (1915) in Anthropologie de la guerre, op. cit., p. 277.

5 Ibid., pp. 267, 271, 275.

6 De sorte qu’au total : « Deux choses maintiennent la cohésion d’une communauté : la violence de la contrainte et les liens du sentiment – ce que l’on appelle d’un point de vue technique des identifications – qui unissent les membres du groupe. Si l’une des composantes disparaît, il est possible que l’autre maintienne la communauté ». « Pourquoi la guerre ? », in Anthropologie de la guerre, op. cit., p. 323. « Wir haben gehört, was eine Gemeinschaft zusammenhält, sind zwei Dinge: der Zwang der Gewalt und die Gefühlsbindungen – Identifizierungen heißt man sie technisch – der Mitglieder. Fällt das eine Moment weg, so kann möglicherweise das andere die Gemeinschaft aufrechthalten. „ (« Warum Krieg ? »).

7 « Considération actuelle sur la guerre et sur la mort » (1915), op. cit., p. 308-309.

8 Ibid., pp. 310-311. « Unser Unbewußtes ist [ …] gegen den Fremden ebenso mordlustig wie der Mensch der Urzeit. »

9 die grausame Aggression, « Das Unbehagen in der Kultur“, in Anthropologie de la guerre, p. 178.

10 Perry Anderson, « Bouillonnement antisystème en Europe et aux États-Unis », Monde Diplomatique, mars 2017.

11 36% des personnes interrogées en 2008 estimaient que l’immigration était la cause principale de l’insécurité. Cinq ans plus tard c’étaient 58%, soit un pourcentage de 22 points de plus, qui partageaient le même avis. Le bond vertigineux de la criminalité supposée des immigrés en un espace de temps record dit assez le caractère fantasmatique de celle-ci.

12 La désignation de cet ennemi est de l’ordre du performatif. Elle relève de la décision, et non du constat empirique. En l’occurrence l’élection du migrant comme l’ennemi au titre d’objet plus-de-jouir est première, son incrimination seconde. C’est la leçon de Carl Schmitt. L’ennemi est décrété, et la justification de l’hostilité qui lui est vouée s’ensuit.

13 Le plus célèbre est le mur qui sépare les États-Unis et le Mexique sur une longueur de 3200 km. Mais il en est d’autres, en Israël, en Afrique du Sud, en Arabie Saoudite, en Chine, au Brésil, en Grèce, etc. La fonction essentielle de ces frontières fortifiées est de contrôler et de filtrer les flux migratoires. Il s’agit de frontières post-westphaliennes : elles ne règlent pas les rapports d’États-nations entre eux mais confrontent un État à des populations qui entendent pénétrer de leur propre chef sur son territoire pour y transiter ou s’y installer.

14 Anne-Laure Amilhat-Szary, « Aujourd’hui les frontières ne font que filtrer les flux de la mondialisation », Libération du 3/7/2015.

15 Cf. Son discours au congrès du Front National, rebaptisé « Rassemblement National ». Mediapart, 11/3/2018, « Le FN tourne la page ».

16 « Return of the Blood Libel », NYT, 21/6/2018. Voir le tumulte provoqué par cette « plongée dans la barbarie » dans la presse, notamment l’écho qu’en donnèrent les réflexions édifiantes des éditorialistes du New York Times.

17 Cela donne à penser. L’histoire serait-elle en train de se répéter ? Toujours est-il que Paul Krugman ne manque pas de faire le rapprochement entre le « carnage des Américains » dont seraient responsables aujourd’hui les immigrants tenus par nature pour violents et criminels, et la rumeur ancestrale du Juif sanguinaire accusé de tuer les nourrissons pour les offrir en sacrifice rituel à l’occasion de Pessah. La cruauté inouïe imputée aux juifs n’était-elle pas l’ombre projetée de la cruauté du désir de tuer qui les visait ? L’antisémitisme aurait-il d’ailleurs une autre signification ? Il en va de même, faudra-t-il dire à présent, de la criminalisation qui frappe les immigrés. Les crimes parfaitement imaginaires qu’ils sont censés perpétrer ne seraient-ils pas alors ceux dont on souhaiterait qu’ils soient victimes ? Les enquêtes le montrent : il y a bien une corrélation entre les crimes violents et les immigrés. Mais elle est négative ! Un immigré est moins susceptible de commettre un crime qu’un natif Américain. Cf. Paul Krugman, ibid.

 

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