En 2016, Maggie De Block, alors nouvelle Ministre de la santé, décidait d’harmoniser et de simplifier le champ de la santé mentale en Belgique et d’en responsabiliser les acteurs. Tout cela pour le bien des ‘usagers’ bien sûr, en faisant miroiter le remboursement des soins psychothérapeutiques et la diminution des listes d’attente. Le gros des psychologues se frottaient les mains : enfin ils seront reconnus comme une profession de soin à part entière, remboursés comme c’est le cas pour les médecins.
Grande était leur déception quand, trois ans plus tard, ils ont découvert que leur participation dans ce système de remboursement passera entièrement sous la tutelle des médecins. Le bénéfice financier escompté s’avère également bien maigre.
Ils auraient mieux fait de se joindre à l’action lacanienne d’alors1 qui ne militait pourtant pas pour leur statut professionnel et encore moins pour une poignée d’euros en plus. L’on y mettait en garde que ce système sert à l’exclusion et non pas à l’inclusion dans les soins psychiques, ce qui s’avère maintenant : toutes ces promesses ne concernent que ceux qui sont en âge de travailler, le reste n’est pas pris en compte. Il s’agit donc d’un redémarrage forcé au travail de ceux qui sont encore récupérable. Certains parlent même de supprimer les soins des plus âgés2.
Le mantra de l’Evidence Based Medicine (EBM), qui sert de base à cette politique, continue pourtant à séduire. Pas seulement les psychologues mais aussi des psychanalystes ! Une base neuroscientifique de l’inconscient ne pourra pas nous causer du tort, n’est-ce pas ?
Vraiment ?
Il y a quatre ans, avant même que l’on parlait de cette loi, une femme vint me voir pour un deuil non entamé. Il s’agissait de son mari, euthanasié pour ‘souffrance psychique insupportable’. Cet homme, après avoir subi un traitement médical qui lui avait sauvé la vie, demanda aussitôt d’y mettre fin. Ce qu’il obtint… en six semaines !
Il s’agissait, pour qui voulait le voir, de bien plus que d’une simple ‘fatigue de vivre’ mais cela ne peut être détaillé dans ce texte. Ce qui nous importe ici, est la facilité et la rapidité avec laquelle la médecine, celle-là même qui venait de sauver la vie de cet homme, avait mis fin à cette même vie qu’elle venait de sauver. Cet apparent paradoxe se dissout dès que l’on considère que les ‘bonnes pratiques’ basées sur l’Evidence-Based Medicine incluent également la mise à mort de celui qu’il s’agit de secourir.
Là où, dans la médecine somatique, l’euthanasie est un ultime recours devant un impossible à guérir objectivement un organe déterminé et localisable, dans le cas de la souffrance psychique, où la solution est aussi proposée, l’incurable s’étend à l’ensemble du marché des traitements. En effet, la santé mentale et, par conséquent, la guérison ne sont pas, à proprement parler, définissables. Il s’agirait donc de maîtriser cet incurable, de le soumettre au contrôle par Monitoring. C’est là que le management s’ajoute à l’EBM pour pallier à son impuissance en établissant des protocoles qui prescrivent non seulement ce qui peut être ‘traité’ et à quel prix, mais également les interventions techniques ainsi que les résultats souhaités. Résultat souhaité : le retour au travail ; la méthode : la moins coûteuse ; ce qui peut être traité : ce qui peut être chiffré. Tout va bien tant que les chiffres se portent bien ; ce qui entrave le bonheur des chiffres n’entrera pas en compte ou sera simplement supprimé. ‘Incurable’ s’entend ici : incurable par ces ‘bonnes pratiques’.
Pour entrer dans ces protocoles, l’usager doit payer de son intimité et les prestataires sont là pour l’aider… à produire des données, potentiellement accablantes pour l’usager et pour le prestataire. Ce dernier se verra contraint de suivre le protocole puisqu’il sera pénalisé s’il ne rentre pas les données requises ou s’il n’applique pas le protocole. Ce qui est requis, c’est la docilité au monitoring, à la traque aux parasites. Ce qui est traité ici n’est pas la souffrance mais les chiffres, ces bien nommés ‘indicateurs’ tant convoités par l’employeur que par les assurances maladie qui pourront bientôt participer à ce monitoring via le dossier médical partagé. Ainsi le médecin généraliste ‘responsabilisé’ pour avoir prescrit trop d’arrêts maladie à des patients en burn-out aura fait preuve d’un quota trop élevé. La souffrance de ses patients n’est pas monitorée. Ceux-ci se trouveront devant le choix de reprendre le travail ou de se débrouiller seuls, sans soin aucun.
Cela s’appelle, encore une fois, responsabiliser ! Si vous ne vous considérez pas guéris après quatre séances de réadaptation au milieu du travail, imposées par l’employeur et les assurances et généreusement octroyées par notre Ministre, c’est que vous ne le voulez pas vraiment. Le soin, cela se mérite… en allant mieux ! Vous allez guérir comme nous voulons que vous guérissiez : vite et à moindre frais ! Le management ne crée pas de perspectives de guérison, il les supprime. Cela s’appelle la simplification.
Seule la docilité vous sauvera, et ce, jusqu’à la fin, quand, ayant épuisé les seuls traitements que les « bonnes pratiques » vous réservent, il ne vous restera comme ultime recours la seule bienveillance de l’EBM. Votre problème est notre problème mais si cela persiste, c’est que le problème c’est vous. Surtout ne vous suicidez pas ! Si vous n’allez pas mieux, si vous n’avez plus de perspectives, nous avons la solution que vous méritez : vite et à moindre frais3. Encore un effort pour être responsable, ne vous jetez pas sous un train. Pensez plutôt aux retards que vous risquez sinon d’occasionner aux navetteurs qui se sont levés tôt…
Cynique ? – Peut-être, mais propre surtout ! L’harmonisation de la santé mentale n’est pas censée s’étendre jusqu’aux restes humains qui s’éparpillent sur les rails. Imaginez-vous ce que vont nous coûter les psychothérapies des cheminots !
Mise à part cette remise sur les rails, quelle santé mentale harmonieuse nous propose ce management ? Faisons un retour au témoignage de cette patiente qui, pour faire son deuil, avait choisi la parole. La mise à mort de son mari devait se faire à l’insu de sa famille, selon les vœux du demandeur bien établis par les prestataires. Or, il avait un enfant mineur, et il fallait donc en avertir la famille. Chose faite, avant la mort du papa. Comme si nous étions une case à cocher, dira-t-elle : ‘’Enfants mineurs : oui’’. Mais après, quel debriefing par les psychologues du service ? Ils nous ont juste dit qu’ils ont suivi le protocole. C’est tout. Des collaborateurs efficaces qui ne pensent, ni ne calculent, ni ne jugent.
La Ministre ne le dira jamais, mais la docilité nuit gravement à la santé, la vôtre et celle de votre entourage. La docilité tue.
Nous refusons cette ‘responsabilisation’ qu’on veut nous imposer sous l’apparent choix de ‘marche ou crève’ puisque de ce dispositif de gestion managériale on ne se libère pas par le travail. Nous refusons cette ‘harmonie’ qui n’implique qu’une obéissance veule et craintive. Ce refus, c’est notre responsabilité.
D’où l’intérêt politique et éthique du prochain congrès de Pipol 9 : L’inconscient et le cerveau : rien en commun4. Le dispositif technoscientifique, dont la Ministre n’est finalement qu’une marionnette zélée, se munit de nouvelles technologies et de nouvelles idéologies. La dernière en date dit que le psychisme humain se réduit au cerveau, que la maladie mentale n’est qu’un bug dans le système qu’on peut reprogrammer. Elle trouve son ‘Evidence’ dans l’imagerie cérébrale. Ce qui n’est pas vu sous les scanners n’entrera pas en compte ou sera tout simplement supprimé. Le rien en commun entre l’inconscient et le cerveau est ce qui nous permet de ne pas marcher dans les rouages de ce dispositif. De ce qui précède, nous avons déjà appris que celui qui marche crève.
Thomas Van Rumst est psychanalyste en Bruxelles.
Membre AP de la New Lacanian School et de la Association Mondiale de Psychanalyse.
* Texte basé sur un article de l'auteur publié avec le même nom dans:
http://www.copel-cobes.be/Control-All-Delete
Notes :
1 Le « Collectif des praticiens de la parole » (COPEL) rassemble des travailleurs de la Santé Mentale en Belgique pratiquant en institution ou en libéral : psychologues, psychiatres, assistants sociaux, logopèdes, psychomotriciens, psychothérapeutes, éducateurs ou autres intervenants dans des institutions thérapeutiques…. Il est ouvert aussi aux étudiants des professions de la Santé Mentale. Il regroupe ceux qui souhaitent défendre les pratiques de la parole en tant qu’elles ne se soumettent pas à l’idéologie de l’Evidence Based Medecine. L’objectif du Collectif est d’œuvrer contre la loi sur les professions des soins de Santé Mentale votée en juin 2016 ainsi que contre ses applications. http://www.copel-cobes.be/
3 Un collègue travaillant dans un hôpital psychiatrique en Flandres témoignait d’un audit dans son service. Le rapport mentionnait deux failles dans le service : 1) on n’y faisait pas assez de prévention de suicide ; 2) il n’y avait pas de formulaire de demande d’euthanasie.
4 Pipol 9, le 5e Congrès de l’EuroFédération de Psychanalyse, « L’inconscient et le cerveau : rien en commun », se tiendra à Bruxelles les 13 et 14 juillet 2019. https://www.pipol9.eu/